Je m’en souviens encore, il fait froid, le crachin frise nos cheveux d’ange, on est en février. L’appréhension nous prend à la gorge, nous redoutons le face à face avec celui qui a mauvaise réputation, le vietnamien. Bon, à la douane, les officiers nous saluent, passe encore… Dans la rue, les Hanoïens qui vivent dans leur garage-boutique-maison, nous invitent à boire un verre, serait-ce une entourloupe ? Les façades portent les traces d’une architecture plutôt raffinée, les veilles dames courbées se recroquevillent jusqu’à disparaître sous leur grand chapeau pointu. Les deux roues, par centaines, affluent dans un fluide continu sans jamais se heurter…

Ici c’est le nouvel an chinois, alors qu’on est pas avec les chinois. On pique-nique sous les feux d’artifices qui illuminent le lac de la capitale. Les habitants se dotent du rituel annuel que j’aime tant : chacun va chercher son oranger, symbole de santé (au niveau du gabarit ce serait comme aller chercher son sapin de noël sur un scooter). On nettoie soigneusement sa demeure et ses rancœurs, puis on range les balais pour ne pas risquer de balayer la chance avec la poussière. Enfin on brûle sur les trottoirs un tas de faux billets, des lingots d’or, des voitures en cartons, des téléphones portables en carton toujours, afin que les défunts aient la vie belle.

Mais il y avait un loup, un. Nous nous rendons chez Ming et ses parents, comme prévu, à quatre au lieu de deux, à 7h au lieu de 6, une bouteille de vodka dans les bras alors que papa s’arrose au whisky de supérette. Tout bien. Une tablée chargée de petits plats monochromes, on dirait du chocolat. C’est propre, on mangerait par terre. Je m’approche instinctivement et m’attable hâtée autour de la pâtée. Prise d’assaut, prise au piège, la main du père sur mon épaule, le verre déjà rempli, nous ne pouvons faire marche arrière. Les mets ne sont pas ce que l’on imaginait… C’est une véritable boucherie. Après les entomophages, croqueurs de criquets que l’on trouve en Thaïlande, nous voilà sur des couilles de coq, des tranches de gras, des pattes recroquevillées avec les griffes acérées, le corps sans doute d’une poule pétrifiée. Il nous est impossible de choisir entre l’horreur et le dégoût. Certains sont déjà pris d’un malaise et tentent une sortie. Nous faisons mine de mâcher et nous buvons, surtout. Ming nous le confirme, au Vitenam on mange tous les animaux, tout ce qu’il y a dedans, et tout ce qu’il y a en dehors.

- Il est comment, ce foie ?
- Il est tendre… et coriace à la fois !
- Ça déboucherait un chiotte… et ça boucherait une artère.
- Ah, ça a du r’tour !

On a fait le Vietnam.

 

 

 

 

 

 

 

 


clichés du Vietnam