Au coeur des Célèbes, entre la Malaisie et les Philippines, se trouve le pays Toraja. Une constellation de petites habitations surmontées d’un toit à la forme d’une coque de bateau et aux facades d’abord peintes puis sculptées en défonce. Du reste, ce qui n’est pas montagne est cultivé en rizière. Les Torajas vouent un culte particulier aux morts. La communauté est fortement ancrée dans ses traditions animistes même si depuis le XXe elles se combinent à la vague chrétienne imposée par les hollandais.

Ce matin nous partons en scooter avec Anna et Bedhot, guidés par Markus, un bon père de famille qui tient sa petite affaire. Après un ersatz de café, le ventre encore endormi, nous arrivons au milieu d’une cérémonie funéraire. Une tradition séculaire chez les Torajas.

La cérémonie se dessine ainsi :
Chaque mère de famille attend ses hôtes sur des paillasses de fortune. J’en rejoins une au hasard pour m’éloigner d’un cochon épileptique. Anedré m’offre un thé et des biscuits maison. Tout est joli dans le box d’André, les enfants se prélassent l’air impavide, les tentures de patchwork colorent les rayons du soleil… j’enclenche mon walk pod pour étouffer les cris des bêtes.

Je ne suis pas mécontente de comprendre que le buffle d’aujourdhui a déjà été tué, sa tête gît à l’entrée. Sinon on aurait eu le droit à un spectacle de toréador au couteau mal eguisé…
L’arrivée des villageois, embarqués dans des camions, rythme le déroulement de la cérémonie. Le corps est là, embaumé depuis presqu’ un an, tout juste de quoi réunir l’argent nécessaire à des funérailles dignes de ce nom.
D’autres cochons arrivent ensuite, ficelés à des barres de bambous comme autant de paquets cadeaux surmontés de bolduc. Même si leur fin semble ineluctable, certains tentent de s’echapper sous les pilotis. Je sais pas si vous avez déjà essayé de vous enfuir les pieds et poings liés, mais généralement on se fait tres vite remarquer.
Une fois les familles et les cadeaux annoncés par le maître de cérémonie, les cochons sont emmenés dans le jardin pour être tués d’un coup de couteau. C’est aussi mieux. Leur sang chaud coulera dans les bambous mêlé à des épices et leurs entrailles. Le cochon est ensuite cuit au chalumeau ou dans les flammes. À table je me contente de grignoter un bout d’arête d’un poisson qui n’a rien à faire dans cette fête carnassière…
Au pays Toraja il ne faut pas : refuser un plat, oublier les clopes (c’est l’offrande de bienvenue) être végétarien ou être Brigitte Bardot.

 

Au milieu de toute cette complexité de rites et traditions funéraires, le plus touchant est sans doute l’arbre aux enfants. Lorsque l’on perdait un bébé, on creusait une niche à même le tronc, à quelques mètres du sol, pour y déposer le corps, refermée par une toute petite porte de bois. Avec le temps les lianes ont fini de sceller le cerceuil. Le petit se nourrirait de la sève comme succédané du lait maternel. L’idée est que l’enfant puisse finir de grandir suffisament pour que son âme puisse s’envoler enfin. Et comme tout ce qui est rendu à la nature revient à la vie, du coeur de l’arbre un enfant renaîtrait dans le ventre de sa mère…